Condamnés pour avoir protesté

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akechad
Condamnés pour avoir protesté

Message par akechad » mar. sept. 23, 2003 8:00 pm

UN AN DE PRISON AVEC SURSIS POUR LES DIX SINISTRÉS: Condamnés pour avoir protesté

Les dix jeunes sinistrés du séisme du 21 mai, arrêtés jeudi 18 septembre au soir à Boumerdès lors d'une tentative de marche de protestation, ont été condamnés hier à un an de prison avec sursis et à une amende de 5000 DA chacun.

Le procureur de la République a requis 4 ans d'emprisonnement et le même montant de l'amende pour «attroupement illégal, révolte et destruction de biens d'autrui». Ouchène Rabah, Younsi Nadjib, Merakchi Zine El Abidine, Bouchima Siffedine, Derbal Rachid, Nedhara Zoubir, avec un oeil poché suite aux bastonnades policières), Belhour Walid, Debari Mustapha, Abdiche Adlane, Arab Hamza.

Ces personnes, âgées de 19 à 25 ans, sinistrées de la cité des 1200 Logements de Boumerdès, ont été interpellées jeudi vers 22h non loin du siège de la wilaya par la police alors que la rue était secouée par la colère des citoyens venus crier leur colère après une nuit de pluie sous les tentes.

«Les jeunes voulaient également dénoncer la distribution arbitraire de logements sociaux qui s'est effectuée la même nuit», a indiqué un des parents des inculpés. 10 h. Sous le préau du siège de la cour de Boumerdès, les parents ont attendu pendant une bonne partie de la matinée l'arrivée de la maison d"˜arrêt d'El Harrach (à 50 km de Boumerdès) des dix jeunes mis en cause.

Dehors, des amis et voisins de Rabah et les autres étaient dans une nerveuse expectative. «Nos enfants n'ont pas d'avocats. Car ils n'ont rien fait que réclamer leurs droits. Ils ont 30 millions d'avocats.

Tous les Algériens dignes et fiers le sont», a déclaré le père de Nadjib Younsi. Le jeune frère de Nadjib, assis à même le sol, avait le regard ailleurs. «Il a fini par être traumatisé à vie : séisme, vie sous la tente, frère en prison», a dit le père. «Comment voulez-vous qu'on se taise alors que 2400 logements sociaux sont vides ? En plus, ils ont chassé de force les familles qui s'y sont abritées lors des pluies la semaine dernière pour distribuer les logements, de nuit, à des célibataires et autres étrangers à Boumerdès», a fulminé un autre sinistré.

Ce jeudi-là, Amine a tout vu du balcon de son domicile. Loin des oreilles des policiers en faction à l'entrée de la cour, il a raconté ce qui s'est déroulé devant le siège de la wilaya. «Il y avait une centaine de jeunes regroupés.
Les policiers observaient. Des individus ont jeté des cocktails Molotov à l'intérieur et le feu a pris dans un petit jardin. Des jeunes, dont Rabah Ouchène, ont tenté d'éteindre le feu. A ce moment, les 4X4 de la police ont foncé dans le tas.
Les policiers ont tabassé ces jeunes sans discernement puis en ont embarqué dix», a t-il témoigné. «Sous les matraques, les jeunes ne pouvaient qu'appeler en criant leurs parents au secours.
Mais ces derniers étaient occupés à sauver leurs affaires sous les tentes des torrents», a relaté un habitant du boulevard central près du lieu de l'interpellation. «Pendant qu'ils tabassaient des jeunes, d'autres distribuaient les logements sociaux. Bon plan, non ?», a ironisé un autre jeune. 10 h 50. Un camion cellulaire a fait son entrée. «C'est eux», ont lancé les parents et amis des dix jeunes. Il faut monter au second étage de l'immeuble gris de la cour. Devant les deux portes ouvertes de la deuxième chambre de la cour, journalistes, policiers et proches des accusés étaient parqués dans un étroit espace sentant le tabac et l'anxiété. L'attente a duré des heures. Enfin, les dix prévenus ont été introduits dans l'antichambre enfumée, chacun tenu par la main par un policier : yeux rouges, la mine d'enfant apeuré mais également graves. Signes des mains avec les proches.
«Courage», leur a-t-on lancé. Une femme en larmes. La tante de Abdiche Adlane. 13h 50. Les jeunes accusés sont appelés à la barre par le juge Redouane Bouabdellah. «Ne désespérez point de la miséricorde de Dieu», a-t-il commencé à l'adresse des dix jeunes. Une femme a quitté subitement la salle d'audience éclatant en larmes. Le juge a exigé du calme. «Vous êtes accusés d'attroupement illégal, de révolte et de destruction de biens d'autrui. Avez-vous des avocats et souhaitez-vous être jugés aujourd'hui ?», a-t-il demandé. «Il n'a pas de père, une de ses soeurs est morte lors du séisme et l'autre est handicapée. Mettez-vous à sa place, monsieur le juge», a lâché, en pleurs, la tante de Abdiche. «Moi aussi j'ai des enfants et je sais quelle est la situation des sinistrés.
Nous ne sommes pas des étrangers ! », a répondu le juge. Seul Debari Mustapha avait un avocat pour sa défense. Les accusés ont nié avoir attaqué le siège de la wilaya. Chose que le parquet a tenté de prouver.
Rumeurs de désapprobation dans la salle après le réquisitoire du représentant du ministère public. L'avocat de Debari, qui est devenu par la force des choses le défenseur des dix, a simplement indiqué que le dossier de l'accusation était vide : les policiers n'ont pas lancé de sommation avant d'intervenir brutalement et il n'existe aucune expertise prouvant la détérioration des lieux cités. Le juge a suspendu l'audience à 15h. «Nous ne voulons même pas de sursis. Ils sont innocents», a crié la tante de Abdiche. Une demi-heure plus tard, le juge a rendu son verdict : un an de prison avec sursis et 5000 DA d'amende. «C'est une injustice ! Zerhouni nous en veut car on lui a dit les quatre vérités en face !», a protesté devant la porte de sortie de la cour le père Younsi. «C'est Nadjib Younsi qui a sauvé ma fille unique des décombres. Et maintenant on le traite, lui et les héros de Boumerdès, de voyous !», a crié, en pleurs, une mère sinistrée en compagnie de sa fille Lamia. Cette dernière est restée muette. Le choc. Les parents ont décidé de se concerter sur la probabilité d'un recours. «Nous exigeons l'acquittement pour ces dix jeunes», ont-ils dit. «De toute manière, notre propre vie est en sursis...», a commenté un des jeunes en attente devant la porte close de la cour de justice de Boumerdès.

Par Adlène Meddi

El Watan du Mercredi 24 Sept 2003: http://www.elwatan.com/journal/html/2003/09/24/actualite.htm



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